Les sorcières brassaient-elles de la bière?

En cette période de l’Halloween, au milieu des déguisements de Moana et autres IronMan, nous verrons probablement défiler quelques petites sorcières.

On connaît le portrait typique :

  • un chaudron qui bouillonne
  • la création d’une « potion magique » aux effets mystérieux
  • un grand chapeau pointu
  • un balai
  • un chat noir…

Mais d’où viennent ces symboles? Comment en est-on arrivé à représenter les sorcières de cette façon?

Toute cette iconographie semble avoir été  empruntée aux alewives du Moyen-Âge.

Un chaudron qui bouillonne

L’association semble évidente, puisque la fabrication de bière nécessite de faire bouillir durant un certain temps, et que le processus de fermentation créer une épaisse mousse.

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Des sorcières au chaudron (source inconnue).

La création d’une « potion magique » aux effets mystérieux

Avant l’introduction du houblon, on aromatisait et on ajoutait de l’amertume aux ales à l’aide d’herbes de toutes sortes, certaines aux vertus thérapeutiques connues. Cette addition confère une aura de mystère à ce breuvage enivrant. D’ailleurs, ces mixtures d’herbes (appelées gruit) avaient la réputation d’avoir un effet psychotrope.

L0019609 A witch at her cauldron surrounded by beasts. Etching by J.
L0019609 A witch at her cauldron surrounded by beasts. Etching by J. Etching by J. van de Velde II, 1626. 1626 By: Jan van de VeldePublished: 1626 Copyrighted work available under Creative Commons Attribution only licence CC BY 4.0 http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/

Un grand chapeau pointu

Les alewives se rendaient parfois dans les foires pour vendre leur bière à l’extérieur de la maison. Afin de se faire reconnaître, elles avaient pris l’habitude d’arborer un grand chapeau pointu, et ainsi être visible dans la foule.

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David Loggan [CC BY 4.0 (http://creativecommons.org/licenses/by/4.0)%5D, via Wikimedia Commons

Un balai

Lorsqu’une maison voulait signifier qu’elle avait un surplus de bière à vendre, on plaçait une gerbe d’orge ou de blé, très semblable à un balai, devant la maison. C’est un symbole qui existe depuis très longtemps.

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Depiction of an alewife from the Smithfield Decretals, c. 1300.

Un chat noir

Les grains nécessaires au brassage attirent la vermine. Afin de tenir éloignées les petites bêtes, les brasseuses avaient généralement un chat à la maison.

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Cat detail from the Lutrell Psalter commissioned by Sir Geoffrey Lutrell of Irnham, c. 1340

Mais comment – et pourquoi –  en est-on arrivés à associer les alewives aux sorcières?

Le brassage, une histoire de femmes

De nos jours, on a souvent l’impression que le monde de la bière (et tout particulièrement le brassage amateur et les microbrasseries) est un monde profondément masculin : des dudes avec de la barbe qui parlent de malt et de houblon.

Or, avant l’ère moderne, le brassage de la bière était une activité principalement domestique, comme faire son pain, par exemple. D’ailleurs, la bière a longtemps été considérée comme du « pain liquide », une source d’énergie et d’hydratation sûre, qui se conserve plus longtemps que le pain.

Comme la plupart des tâches domestiques, la responsabilité du brassage incombait généralement aux femmes.

Ce n’est pas anodin, par exemple, que Ninkasi, la divinité de la bière dans la culture sumérienne, soit une femme. La même chose semble être vraie pour l’Égypte ancienne.

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Hiéroglyphe égyptien, tiré de Wikipédia.

Brassage et herbes traditionnelles

Faisons un petit détour par la composition de la bière. Aujourd’hui, le houblon est indissociable de la bière. Mais l’introduction du houblon dans les recettes de bière est un phénomène relativement récent. En effet, le houblon a été introduit d’abord en Allemagne au XIIe siècle, et a graduellement conquis tout le marché de la bière avant la fin du XVIIe siècle.

Avant le houblon, on aromatisait et on ajoutait de l’amertume à la bière à l’aide d’une foule d’herbes : achillée millefeuille, absinthe, romarin, baies de genièvre, etc. Ces mixtures d’herbes étaient appelées gruit.

Ajouter des herbes médicinales à une boisson fermentée était la meilleure façon de conserver la concoction durant un certain temps. Ainsi, la distinction entre bière et médecine traditionnelle est un peu floue.

Cette association entre le brassage et la médecine traditionnelle n’est pas étrangère aux accusations de sorcellerie. La médecine moderne (masculine), pour s’imposer, devait discréditer l’utilisation ancestrale d’herbes dans le traitement des problèmes de santé.

Pour en savoir plus, la lecture de Sacred and Herbal Healing Beers: The Secrets of Ancient Fermentation est intéressante.

Professionnalisation du brassage et exclusion des femmes

Progressivement, les femmes ont été exclues de l’activité brassicole.

Le livre Ale, Beer, and Brewsters in England: Women’s Work in a Changing World, 1300-1600, de Judith Bennett, est une lecture incontournable pour comprendre ce phénomène, dans le cas spécifique de l’Angleterre.

Pendant longtemps, la vente de bière a constitué un revenu d’appoint (gagné par les femmes) pour les familles anglaises du Moyen-Âge. Il y avait de tout : des femmes qui vendaient leur surplus très rarement, des femmes qui en vendaient plus régulièrement, et des opérations un peu plus commerciales. Dans tous les cas, il s’agissait d’une occupation peu payante, une extension des responsabilités domestiques.

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Une femme brasse de façon domestique (source inconnue)

Au tournant du XVIe siècle, la production de bière s’est progressivement professionnalisée : de plus en plus d’hommes en faisaient leur métier principal. De plus, l’introduction du houblon en Angleterre a changé la donne : parce que le houblon permettait de conserver la bière plus longtemps, on pouvait produire de plus grosses quantités (pour la vente sur de plus longues distances), à un moindre coût. Mais augmenter la production nécessitait de sortir des cuisines, devenir une « entreprise », avoir du capital, avoir des employés, etc., toutes choses difficilement accessibles aux femmes de l’époque.

Ainsi, à mesure que le brassage se profesionnalisait et devenait un métier plus honorable et plus lucratif, les femmes ont été tassées de l’industrie. L’ère des alewives tirait à sa fin.

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Des brasseurs dans une installation commerciale (XVIe siècle)

Diabolisation des brasseuses

Il faut dire que ces alewives n’avaient pas bonne presse depuis un certain temps. Elles bousculaient les conventions sur la place des femmes dans la société. Je vais laisser une longue citation de Judith Bennett expliquer en quoi la société patriarcale voyait d’un mauvais oeil le travail de ces femmes brasseuses :

« In flirting with customers, alewives undermined the authority of their husbands; in handling money, goods and debts, they challenged the economic power of men; in bargaining with male customers, they achieved a seemingly unnatural power over men; in avoiding effective regulation of their trade, they insulted the power of male officers and magistrates; and perhaps most important, in pursuing their trade, they often worked independently of men ».
– Judith M. Bennett

Cette méfiance envers les brasseuses s’est reflétée dans la culture populaire, où l’on s’est employé à les représenter soit comme des femmes tentatrices, prêtes aux pires bassesses pour faire boire les pauvres hommes, soit comme des êtres fourbes qui concoctaient des mixtures dangereuses pour leurs clients.

On a considéré que ces femmes faisaient l’oeuvre du diable : il ne fallait pas leur faire confiance. La magie noire qu’elles opéraient, en brassant des breuvages douteux, des gruit concoctés à partir d’herbes de toutes sortes, était à proscrire. Mieux valait la bière houblonnée industrielle, faite par des hommes honnêtes. Les accusations de sorcellerie étaient fréquentes.

Et c’est ainsi que les femmes brasseuses ont été associées aux sorcières. Le bûcher a vu périr bon nombre de femmes qui s’obstinaient à brasser de la bière.

Les sorcières dans la culture populaire

Les concepts de sorcellerie et de sorcière existent depuis longtemps; ils ne sont pas nés avec les alewives anglaises du Moyen-Âge. Mais l’image typique moderne des sorcières  – celle qui compose nos déguisements d’Halloween – est née à cette période. Et, comme nous avons vu plus haut, elle semble fortement influencée par les brasseuses du Moyen-Âge.

Ainsi, avec l’exclusion des femmes d’une industrie florissante, leur diabolisation progressive, puis la récupération de plusieurs de leurs symboles dans l’image moderne de la sorcière, on voit à l’oeuvre le pouvoir particulier de la culture populaire.

En quelque sorte, en transformant ces symboles et en les incorporant dans une imagerie presque ludique de la sorcière, ce processus a permis de désamorcer et de rendre inoffensive une peur collective des femmes indépendantes, fortes et insoumises.

La sorcière mignonne qui demande des bonbons à l’Halloween est assurément moins risquée pour l’ordre des choses que la femme brasseuse qui avait un pouvoir sur les hommes.

Un héritage à réhabiliter

Apprendre à brasser de la bière chez soi, c’est retourner à l’époque préindustrielle. C’est se réapproprier un art domestique ancestral, art vilipendé et associé injustement à la sorcellerie.

Cet Halloween, quand nous verrons des sorcières sillonner les rues, ayons une petite pensée pour ces brasseuses d’antan, celles que la société patriarcale a fait rentrer dans le rang.

Et trinquons, en souhaitant la mort du patriarcat!

Ajout : en hommage aux sorcières, j’ai brassé un Gruit médiéval, avec des résultats…mititgés, disons!

Références

2 commentaires sur “Les sorcières brassaient-elles de la bière?

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